E peins pour effacer, et non pour communiquer, ou pour dire quoi que ce soit à qui que ce soit ; je peins pour ne plus entendre, ne plus être assailli, assourdi par les milliards de voix, de discours, de bruits, de paroles et de citations ; je peins pour ne plus voir cette aveuglante bibliothèque de culture et d'angoisse qui m'entoure et me cerne ou qui surgit de moi. Le geste seul de peindre arrête, pour le temps qu'il dure, le tintamarre de la circulation embouteillée des connaissances.
Quand je peins, c'est Chronos qui rencontre la Présence et referme la boite de Pandore ; quand je peins, Zeus couche avec la Mémoire et fait virevolter neuf filles superbes autour de mon atelier ; si elles posent tour à tour devant moi, aucune d'elles ne me protège vraiment : ma muse, la dixième, est  celle de l'oubli, celle dont personne ne connaîtra le nom ; elle se tient près de moi, derrière, un peu à droite ; sa voix est faite de silence, car ma dixième muse à moi est la muse des peintres.
Or, cette muse-là, à elle seule, est bien plus mensongère que les neuf autres réunies ! « Le poète ne dit pas la vérité, il la vit ; et la vivant, il devient mensonger. Paradoxe des Muses, justesse du poème » (René Char: « Une sérénité crispée »). La peinture n'est pas non plus de l'ordre de la vérité, ou de la confiance ; tout est paraître dans mon art ; rien n'est vrai ; rien n'est faux ; quel soulagement! Plus de guerre, plus de paix; c'est l'unité dans l’ infinie variance, la preuve par neuf muses de l'absence de preuve. Venez poser et tournoyer sur ma palette, jolies mômes, belles chipies ; promenez vos allures divines et interdépendantes ; je ne peindrai ni vos mensonges, ni vos révélations ; je ne peindrai jamais que de la peinture.
Eloquente Calliope aux beaux effets de manche et aux grands airs de dire, ta voix résonnera dans mon œuvre comme une mélopée bleue ; à toi le bleu, et tous les bleus du monde, comme tes yeux.
Oh toi, la célèbre faiseuse d'Histoire, toi Clio et ton rouleau de papier introuvable, la plus discrète et la plus connue de toutes, pour toi je fixerai le monde des noirs, noir d'ivoire ou d'ébène, noir de la nuit, noir de pêche ou de velours, noir comme les cils de tes yeux baissés, noirs d'histoire.
Et toi Erato, l'aimée, l'érotique, avec tes beaux yeux ronds et tes lèvres pulpeuses, cesse un peu de bouger quand tu poses, afin qu'à l'infini je puisse caresser une toile où, sous la soie des brosses, monte l'écume nacrée du rose,  couleur interdite, inimitable, absente de l'arc-en-ciel ; de toi, Erato, je garderai le rose au front de ton impudeur animale.
Et vous deux, qui toujours souhaitez poser ensemble, comme en un rituel saphique, vous qui échangez à l'infini vos masques dans le jeu de Janus.. A toi Melpomène. qui jadis fus chanteuse et as si mal tourné, la tragique, la tragédienne, engendreuse de sirènes, toi la brune aux yeux lourds et au regard glacial, je donnerai le violet, couleur ambiguë, fruit de l'union proscrite entre l'écarlate et l'outremer ; et je te peindrai côte à côte, à l'infini, avec ta complice Thalie, la comédienne, la rigolote, la légère, la bavarde, la bouclée 1 abondante ; celle-ci portera le vert des champs et des pâtres, le vert des pommes acides comme ses yeux ; vos deux couleurs seront alliées désormais comme dans la Femme qui pleure de Picasso ; ne vous quittez plus.
Et vous Euterbe, la bien plaisante, la musicale, la flûte enchanteresse, la dithyrambique, vous qui avez su pour un temps suspendre la marche de mes pinceaux, je vénère vos fêtes et vos musiques, les seules, peut-être, qui ont pénétré les tubes de mes couleurs ; je vous offre le rouge de mon cœur.
Tout comme à vous Polymnie, la belle « aux tant d'hymnes », la pure l’intègre, la grande humble aux labeurs du lyrisme, à vos pieds, complaisante certains soirs, le peintre fatigué dépose l'orangé des pommes des Hespérides ;inconnue, vous serez dans mon œuvre, et présente vous êtes quand le soufre s’enflamme et quand mûrit le fruit.   
Je peins pour ne plus entendre sans cesse retentir vos chants qui m'envoûtent ; je peins pour fuir ce paradis insupportable, intolérable symphonie de vos chœurs.   
Oh toi, Uranie, muse de la nuit, astronome aux milliards de lumières, toi la céleste aux yeux transparents, la paumée, la rêveuse, pour toi j'ai choisi la